MUSCULATION , CROSSFIT , BODYBUILDING , VÉGANISME ET AUTRES VÉRITÉS : QUI A RAISON ?

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Peut-on dire que toutes les opinions se valent?
Ou existe-t-il des opinions plus vraies que d’autres?

Le vegan a-t-il une conception supérieure du lien aux animaux ou une simple opinion divergente, mais égale à bien d’autres?
Le sport « No Pain No Gain » vaut-il le sport pratiqué « en douceur »?
Lui est-il supérieur? Inférieur?

Où est la Vérité?

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– Pour commencer, deux petites définitions –

La réalité de premier ordre = le consensus scientifique + les constatations irréductibles (tomber du haut d’une falaise, par exemple, on en meurt).

La réalité de second ordre = l’interprétation qu’on fait de la réalité de premier ordre.
Ce sont nos croyances sur ce qu’est le monde, les autres, soi-même.
Ces croyances peuvent être plus ou moins fondées.

On peut dire que la réalité de premier ordre fait l’objet d’un consensus, à condition d’être au fait des découvertes scientifiques; ce qui nécessite un minimum de volonté de savoir (d’apprendre).
Cela nécessite aussi de ne pas avoir sombré dans la psychose ou d’autres formes de folie dangereuse (quand on pense, par exemple, pouvoir défier Newton en sautant du haut d’une falaise de cinquante mètres et survivre grâce aux pouvoirs légués par le grand esprit qu’on a prié juste avant).

La réalité de second ordre est celle des visions du monde, des interprétations, des conceptions qu’on se fait de la réalité de premier ordre.
Si le premier ordre était l’objectivité, le second serait la subjectivité.

Le premier problème que nous rencontrons, en réfléchissant un peu est celui-ci : nous avons tous tendance à confondre les deux réalités, à prendre nos réalités pour LA réalité, à prendre nos vessies pour des lanternes, et à les considérer ensuite comme absolues (non négociables).

C’est pour ça qu’il faut examiner ce qu’est une « vision du monde » (une « vérité ») et se demander pourquoi et comment toutes les visions du monde (les opinions) ne se valent pas.

Car, en fait, elles ne se valent pas…

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On peut toujours dire que l’opinion d’un ignorant vaut bien celle d’un savant.
Mais cet avis ne pourra être autre que contextuel (dépendant d’un contexte connu ou inconnu, défini ou à définir).
Celui qui relativise ainsi le savoir du savant doit savoir se relativiser lui-même.

Car la « vérité » est toujours contextuelle.

La vérité du savant dépend d’un contexte, et ce contexte est fait de :
– la culture de son époque (qui l’a façonné);
– ses relations (qui l’ont façonné);
– ses croyances (mixte entre culture et expérience);
– son apprentissage (relatif à une époque).

Boris Cyrulnik nous raconte que, à la fin des années 1950, en fac de médecine, on apprenait aux étudiants qu’un pervers était une personne qui avait des relations sexuelles anormales, dont les relations sexuelles hors-mariage.
La définition scientifique de la norme et de la sexualité, était liée autant à la culture de cette époque qu’aux savoirs scientifiques à disposition (les uns façonnant l’autre, et vice versa).
La norme a évolué et peut-on dire qu’on compte des millions de pervers en France à notre époque, puisque les relations sexuelles hors-mariage sont devenues « normales »?

On voit bien que la « vérité » est contextuelle. Mais il ne suffit pas de dire que toutes les opinions se valent, en s’appuyant, consciemment ou non, sur l’idée que les contextes sont en évolution constante, pour se gratifier lors d’une confrontation d’idées (pour avoir le sentiment de victoire).
En effet, l’exemple de Boris Cyrulnik nous montre bien que celui qui se cultive bénéficie d’un avantage certain : sa vérité est plus largement contextualisée. Il essaie de mieux se comprendre, de mieux comprendre l’autre, de mieux comprendre son époque, l’évolution du monde (ici, on voit que sa vision de la sexualité sera nécessairement plus riche, plus souple).
Il garde plus aisément le contrôle, puisque ses propos contiennent moins d’erreurs. Ce qui lui permet de gérer l’inhibition de l’action (et donc de moins courir le risque d’être malade).
En cherchant la bonne compréhension (du monde, des autres, de soi), il veille ainsi à la qualité de ses relations, ce qui a un impact considérable sur sa santé et son plaisir de vivre.
Il peut également s’avérer très créatif, puisqu’il dispose d’une base de savoirs élargie, lui permettant d’inventer de quoi se gratifier et même de quoi faire évoluer le monde.

L’exemple de Boris Cyrulnik nous montre qu’un simple recul sur le sens des mots peut nous apporter une vision moins superficielle du monde.
Et, comme l’a démontré Hannah Arendt, la superficialité, qu’on soit ou non instruit, est la cause essentielle de la « banalité du mal ».
Le mal qu’on se fait à soi, le mal qu’on fait aux autres.

A quoi cela sert de se plaindre du monde, si on n’est pas en mesure de comprendre pourquoi il est tel qu’il est et de se mettre en mesure de le changer?
A quoi cela sert de vivre si on est persuadé que ce sera une vie de souffrance? Si rien n’a de sens?
Hannah Arendt nous montre que la culture est la solution (des savoirs multiples que l’on pense, met en relation, tout en se pensant soi-même). Le recul critique, basé sur des savoirs larges, est la solution.

N’est-ce pas stupide de passer à côté?

En rattachant la notion de vérité à celle d’épanouissement, on saisit bien que cela mérite qu’on s’y penche, qu’on devrait peut-être s’attacher à être moins ignorant, qu’on devrait accorder davantage de prix à la culture.
Creusons maintenant la notion de vérité.

Quelqu’un d’instruit, de cultivé, prononce une vérité relative, tout comme un ignorant, mais cette vérité est construite sur une base multiple, où de nombreux savoirs, de nombreuses idées, se sont vus confrontés.
Il bénéficie donc d’un contexte plus riche, plus large, que celui de l’ignorant.
Dans le contexte d’une époque et de savoirs existants, ce qu’il dit sera donc plus vrai.
La vérité qui pourrait l’arranger (lui donner un pouvoir) est tempérée par la vérité de multiples savoirs à sa disposition.
Plus il est cultivé, donc, plus il est « libre » dans ses jugements (plus lucide, plus honnête). Plus il peut être nuancé, également.

L’ignorant base aussi sa vérité sur la culture qui l’a façonné, ainsi que ses relations (son éducation). Mais il lui manque les savoirs qui vont lui permettre de relativiser, modifier, améliorer ses croyances.
Il n’a pas confronté son idée de la vérité à d’autres vérités. Et, quand il se trouve face à quelqu’un qui en sait davantage que lui, il peut le nier (le rejeter sans l’écouter) pour éviter d’avoir à remettre en question ses propres croyances.
L’ignorant déclare alors que son opinion vaut celles des autres.
Il fait de ses croyances un savoir, car il confond les deux. Il a cessé d’apprendre et ne veut pas se confronter à l’incertitude.
Le contexte de sa « vérité » est donc très étroit, beaucoup plus étroit que le contexte de celui qui est plus cultivé.

Donc :
1 – On peut être ignorant sans être instruit (contexte très étroit).
2 – Mais on peut être instruit et ignorant (lorsqu’on n’arrive pas à relativiser ses propres connaissances, lorsqu’on ne sait pas en douter, où chercher à les compléter). C’est un contexte étroit.
3 – On peut être moyennement instruit et cultivé. Cela signifie qu’on est apte à remettre en question ses certitudes. Une personne cultivée (qui a appris à prendre du recul sur soi, les autres, le monde) est toujours en disposition d’apprendre. Elle aime faire évoluer sa vision de la vérité. C’est un contexte plus ou moins large.
4 – on peut être instruit et cultivé. A ce niveau, on peut mettre en lien de nombreuses connaissances et faire évoluer souplement notre vision de la vérité. C’est un contexte très large.

Comprendre que ces 4 niveaux existent, c’est comprendre que toutes les opinions ne se valent pas.

La personne instruite et cultivée prononce un jugement qui se trouve à la croisée de multiples savoirs, même si ce jugement est en partie façonné par ses intérêts, ses projets.
L’égo, la volonté de dominance, ne quittent pas le jugement, mais sont tempérés.

La personne ignorante juge selon les valeurs dominantes d’une époque, les vérités superficielles qui courent entre les gens et dans les médias, puisque cette personne ignorante n’a pas appris à remettre en question ce qui lui paraît comme des évidences.
Pour l’ignorant, qu’il soit instruit ou non, le monde s’arrête là où il a cessé de le penser.
Pour l’ignorant, ce qu’il dit « va de soi »…

Le jugement de l’ignorant est un mixte d’opinions auxquelles il n’a jamais réfléchi et de sa volonté de dominance (à laquelle il n’a jamais réfléchi puisqu’il ne sait pas comment il fonctionne).

Il ne s’agit donc (surtout) pas de s’arrêter à dire : « chacun sa vérité ».
Il s’agit de chercher à comprendre comment chacun (et donc soi-même) construit sa vérité. Il s’agit de comprendre comment les vérités des uns et des autres peuvent se mettre en lien, se concurrencer, se hiérarchiser.

La vérité la plus communément admise n’est pas, généralement, la vérité la plus aboutie. Car cette vérité est le plus souvent celle du pouvoir, c’est la vérité que le pouvoir a imposée à tous, pour son propre intérêt.

Dans chaque interaction entre deux individus (entre deux opinions sur la vérité), chacun devrait pouvoir se mettre en condition de :
– se demander où veut l’emmener sa propre volonté de dominance (et comment);
– se poser des questions sur le contexte qui l’a amené à émettre ce qu’il pense être la vérité;
– se poser des questions sur le contexte qui amène son interlocuteur à dire SA vérité.

Bref, chacun devrait être capable de dire d’où il parle, et de chercher à savoir d’où l’autre parle.

Et un moyen simple d’évaluer le niveau d’adhérence d’une personne à ses croyances et à sa volonté de dominance est son refus de dire d’où il parle; et AUSSI son refus d’accepter la position de l’autre (celle qui constitue le contexte de son jugement).
L’ignorant est au fond conscient de ce que l’ignorance ne vaut pas le savoir. Puisqu’il refuse de considérer que son opinion puisse être peu ou mal fondée, voire infondée.
Et il refuse d’accepter d’où l’autre parle (c’est-à-dire le contexte qui conduit l’autre à parler comme il parle, qui peut être un contexte fait de nombreux savoirs).

Le véritable ignorant nie l’autre. Il ne fait pas que le rejeter, il oppose à l’autre un déni formel : « tu n’existes que comme obstacle, pas comme personne. »
L’ignorant instruit rejette mais ne nie pas l’autre. Il va devoir composer avec la personne qui lui fait face pour tenter de la dominer.
La personne cultivée essaie de prendre en elle-même (littéralement : comprendre) le contexte de l’autre. Si elle le domine, elle le fera sur la base d’une reconnaissance de ce qu’est l’autre : son parcours, ses croyances, ses savoirs, ses affects, etc.

Ainsi, en présence de « vérités » qui s’entrechoquent, il faut savoir agir, comme le disait Léonard de Vinci, avec une rigueur obstinée (ostinato rigore) afin d’examiner les contextes, de savoir les articuler, les relativiser, les hiérarchiser…
Tout en modérant ses velléités de dominance, ou tout du moins en les transférant dans une volonté toujours renouvelée de progresser (d’apprendre). Plutôt que de chercher absolument à dominer l’autre, celui dont la « vérité » est différente, il s’agit d’utiliser cette énergie de dominance pour évoluer : la volonté de vaincre décide alors d’utiliser le savoir pour parvenir à ses fins. En voulant dominer l’autre, je me cultive. Et plus je me cultive, plus je sais relativiser, modérer, mon aspiration à la dominance.

Olivier Lafay

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Références bibliographiques :
Paul Watzlawick
La réalité de la réalité
L’invention de la réalité
Les cheveux du baron de Munchausen
Hannah Arendt
Considérations morales
Jugement et responsabilité
La banalité du mal
Henri Laborit
Eloge de la fuite
La légende des comportements
La nouvelle grille
Jean-Louis Le Moigne
Le constructivisme (3 tomes)
Edgar Morin
La Méthode (6 tomes)
Jean-Marc Fert
Apprendre à penser complexe (2 tomes)

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