Only the strong survives

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Les lecteurs réguliers du blog se souviennent certainement de mon article abordant un des gimmicks favoris du milieu de la musculation, le célèbre NO PAIN NO GAIN.

Cette formule, brandie comme un manifeste sur divers supports, dont des tee-shirts, a été disséquée et j’en ai montré le caractère inepte.
On peut la traduire par « la douceur ne mène à rien », ce qui est de suite moins sexy sur un tee-shirt. On imagine un homme primaire, brutal, incapable de négocier, de discuter, de se respecter soi-même (il préfère la dureté extrême, auto-destructrice).

En abordant des gimmicks de même acabit, je cherche à montrer à quel point ces devises peuvent enfermer le pratiquant, le limiter, modifier sa vision du monde ou la renforcer dans une logique d’entropie. Ces devises, brandies comme des étendards, sans aucun recul critique, peuvent mener à des catastrophes. Par exemple : les blessures, les échecs à répétition, les rapports sociaux ou familiaux dégradés, un enfermement dans une certaine forme de folie auto-destructrice. Je montre aussi que le moindre recul critique vide ces « sentences » des fantasmes que les gens y mettent. Toutes nues, ces devises paraissent bien pauvres.

Aujourd’hui, je vais me pencher sur la devise « only the strong survives », qui résonne comme une formule guerrière venu du fond d’un âge fantasmatique, tel celui où vivait Conan le barbare.

Dès que l’on commence à réfléchir à cette phrase, on s’aperçoit très rapidement de ses limites. Elle n’est pas si guerrière qu’on l’avait fantasmé, en fait…

Elle signifie que seul le fort survit ou plutôt : seul le fort doit survivre (a le droit de survivre).

En effet, cette phrase ne peut être un simple constat, elle en perdrait tout intérêt. Le proverbe « les chiens aboient, la caravane passe » n’est pas un simple constat. Cette phrase véhicule un message, un « enseignement ». Ce genre de phrase est destiné à stimuler la réflexion, l’imagination et à transmettre des valeurs. Établir un constat (décrire une situation, sans sous-entendus) n’est pas excitant. Ce qui est excitant, c’est d’établir des séparations entre les hommes.

 

« Only the strong survives » établit une hiérarchie. Cette devise a pour but de placer celui qui l’arbore (sur un tee-shirt par exemple) du côté des forts. Bien entendu…

Il y a ceux qui peuvent survivre (les forts) et ceux qui ne le peuvent pas (les faibles). Il y a ceux qui sont capables (et qui ont le droit) et ceux qui ne sont pas capables (et qui n’ont pas le droit). Il y a les supérieurs et les inférieurs.
Bien entendu, celui qui dit la phrase la revendique pour lui et se place sans discussion du côté des forts. Il en fait un… constat.

Inévitablement, on est amené à se demander si la simple utilisation de cette phrase légitime (de fait) son utilisateur. Qu’est-ce qu’un homme fort? Qu’est-ce qu’une femme forte?

Puisque cette phrase est utilisée dans le milieu de la musculation, on peut imaginer que ceux qui l’emploient le font dans un souci de valorisation personnelle. Etre musclé serait être fort et donnerait donc la possibilité et le droit de survivre. L’homme musclé (ou cherchant à l’être) ferait donc partie de la race des seigneurs, de ceux qui peuvent et doivent être considérés comme des dominants.

Et si cette phrase est liée à des produits (ou personnes) à vendre, c’est qu’à travers elle, l’acheteur se sent valorisé, flatté. A-t-il raison?
L’homme musclé est-il un « fort »? Qui est fort? Qui peut et a le droit de survivre?

 

Petite histoire :

Un homme physiquement fort (bodybuilder, haltérophile, powerlifter, strongman, lafayen) se trouve avoir un conflit avec un pratiquant de Krav Maga expérimenté. Ce dernier lui envoie un coup de pied dans les testicules suivi d’un direct à la trachée. Le «costaud » décède sous les coups. Ses muscles ne l’ont pas protégé. Il est alors établi que la musculation ne rend pas, à coup sûr, apte à survivre. On peut être fort physiquement sans être systématiquement un vainqueur.

Le fier pratiquant de Krav Maga s’enfonce dans une ruelle sombre, afin de rentrer plus vite chez lui. Il est attaqué par un homme armé d’un pistolet. Il tente une riposte rapide mais l’homme lui tire une balle en pleine tête et il décède. Il est alors établi que la pratique, même régulière, des arts martiaux, ne rend pas à coup sûr apte à survivre.

L’homme armé, enhardi par cette victoire, s’en prend un peu plus loin à une jeune adolescente, afin de la dévaliser et éventuellement la violer. Dans un mouvement de panique, la jeune fille sort une bombe lacrymogène face à l’individu peu réactif car trop sûr de lui et l’inonde de gaz. Celui-ci recule, trébuche et se brise la crâne contre le sol pavé. Il est alors établi que la possession d’une arme ne rend pas vainqueur à coup sûr, ne procure pas systématiquement la survie, ni de fait, ni de droit.

La jeune fille court en hurlant dans la rue et se heurte à un vieil homme d’allure sympathique, qui tente de la réconforter. Il l’invite à venir se reposer quelques minutes chez lui, juste à côté. Pendant qu’elle se calme en buvant un chocolat chaud, le vieil homme passe derrière elle, l’assomme légèrement, l’attache à son lit, la viole, puis l’étrangle. Il est alors établi que se sortir une fois d’une situation délicate (parvenir à survivre), ne témoigne pas d’une aptitude à se sortir de toute situation délicate. La victoire est un phénomène mouvant et son obtention ne procure aucun droit naturel à la renouveler systématiquement.

Le vieil homme, repu et réjoui, se verse un verre en réfléchissant au moyen de se débarrasser du corps. Il tombe en se tordant de douleur, puis meurt. Son gendre, pressé de toucher l’héritage, a décidé d’accélérer le processus de la nature en lui offrant une boisson empoisonnée. Il est alors établi que la sagesse et le possible vice que procure l’expérience ne mettent pas à l’abri d’une cuisante défaite. Même l’homme qui a maintes fois vaincu n’est pas assurément, définitivement, « fort » (en capacité et en droit de survivre).

 

On ne sait toujours pas définir le terme « fort » à la fin de cette histoire. Qui a le droit et la capacité de survivre?

Si on regarde du côté des puissants, de ceux qui dirigent le monde, on comprend aisément qu’ils doivent leur puissance à l’argent et aussi au fait de ne pas prendre le risque de la confrontation directe et solitaire avec les problèmes. D’autres le font pour eux. Ce qui ne les met pas à l’abri d’une agression mortelle ou d’une chute de cheval malencontreuse et définitive.
S’entourer de gens compétents n’est pas une assurance ultime. Certains même ont pu conserver la vie et le pouvoir (toutes formes de force) suite à l’incompétence de leur entourage.
Ce qui est sûr, c’est que la puissance des ces hommes (leur survie et leur place dans la hiérarchie) ne réside pas dans une capacité physique exceptionnelle due à la pratique de la musculation.

Nous n’avons, à ce stade de notre enquête, toujours pas pu définir la race des forts. Quels sont les critères universels permettant de séparer ceux qui peuvent et doivent survivre des autres? Nous n’en savons toujours rien.
La force physique peut donner la victoire, mais aussi la faiblesse peut donner la victoire. La sagesse peut donner la victoire, mais aussi la folie. L’intelligence peut rendre victorieux, mais aussi la bêtise. L’honnêteté peut donner la victoire, mais aussi le vice. Survivre semble quand même dépendre du contexte.

 

Puisque, en regardant autour de nous, nous n’avons pu répondre à la question, alors nous décidons de revenir à la phrase de départ : only the strong survives.
Seul le fort survit.

Et on voit qu’il n’existe qu’une définition possible : on peut définir le fort par le fait qu’il survive.

La seule manière de définir le fort, selon cette formule d’aspect si viril, est tautologique.

Le fort, c’est celui qui survit…

Finalement, on n’apprend pas grand chose.
On en revient à l’idée d’une phrase qui n’exprime qu’un constat, une phrase sans envergure.
Puisqu’on ne peut pas définir ce qu’est la force, il faut attendre la fin d’une confrontation, quelle qu’elle soit, pour voir qui a survécu et le désigner comme fort.
Cette formule n’est donc pas un manifeste que l’on peut arborer fièrement, elle est juste un simple constat. Elle est le fruit d’un malentendu.

Puisqu’on ne peut définir une essence (celle du fort qui le serait « par nature »), on ne peut définir le fort qu’après coup, suite à un constat.
En sachant que ce constat n’ouvre pas un droit à la domination permanente et que la victoire (le statut de fort) est remis en jeu aussitôt, par la simple hypothèse d’une confrontation à venir.

Le fort, c’est le survivant.
Donc, pour donner sa véritable dimension à la phrase, il faut remplacer « le fort » par « le survivant ».
Cela donne : « seul le survivant survit ».

Ah oui…

« Only the survivor survives »

Quel beau manifeste, n’est-ce pas?

Une belle tautologie alacon.

Maintenant, je vous laisse rire et méditer.

The end

 

Ps : peut-être verra-t-on un jour fleurir des tee-shirts avec la devise : « la douceur mène à tout » ou « seul le survivant survit », ce qui sera la marque d’une évolution certaine du milieu de la musculation, et une capacité toute neuve de lucidité et d’auto-dérision.

rubens10

Caïn tuant Abel par Rubens (naissance du premier meurtre)

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