SEPTIEME COMMANDEMENT : Pour évoluer, agresser tu te laisseras

« Pour stimuler notre réflexion, nous pouvons remplacer l’idée d’agression par l’idée de différence, de ce qui est autre. La différence nous perturbe, elle perturbe nos équilibres. La différence inquiète, fait parfois peur. La différence peut engendrer notre rejet; elle peut aussi révéler notre impuissance et provoquer notre destruction.
C’est de la bonne gestion de cette différence, d’une gestion complexe, que dépend notre capacité à croître et durer.
Yann Ollivier place cette problématique dans un cadre plus large. Son texte est progressif, clair et pédagogique. »

(Olivier Lafay)

 

SEPTIEME COMMANDEMENT : Pour évoluer, agresser tu te laisseras.

(par Yann Ollivier, étiopathe, professeur d’anatomie et cybernéticien)

Suite de la série intitulée :
LES DIX COMMANDEMENTS DE L’APPROCHE SYSTÉMIQUE APPLIQUÉS À LA MÉTHODE LAFAY

aka
LES DIX COMMANDEMENTS DE LA CYBER-MUSCULATION (N° 7)

 

« Un système homéostatique (ultra-stable) ne peut évoluer que s’il est « agressé » par des événements venant du monde extérieur. […] L’organisation-cristal (état statique, fermé sur l’extérieur, résistance difficile aux perturbations du milieu (Nda)) évolue difficilement dans les à-coups de réformes radicales traumatisantes. L’organisation-cellule cherche à favoriser l’événement, la variété, l’ouverture sur le monde extérieur. Elle ne craint pas une désorganisation passagère condition d’une réadaptation plus efficace. »
( Joël de Rosnay)

 

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Le terme « agresser » doit être précisé ici. En effet, une caractéristique essentielle de la Méthode Lafay n’est-elle pas de remettre sérieusement en cause notre rapport à la douleur et au stress ? Que ce soit à l’entraînement comme dans la vie de tous les jours. Intuitivement, nous comprenons qu’une agression est, au minimum, une source de stress et qu’elle appelle une action en retour de l’organisme. Alors pourquoi se laisser agresser pour évoluer ?

Rappelons que les êtres vivants sont constitués des mêmes éléments atomiques (principalement Carbone, Oxygène, Hydrogène et Azote) que la matière inerte. Ils obéissent donc aux lois de la physico-chimie et ce qui distingue un oiseau d’un caillou, c’est l’agencement spatial de ces particules atomiques en niveaux croissants de complexité qui, de la simple cellule, en passant par les tissus, les organes et les appareils, aboutit à l’organisme entier.

On parle alors de l’organisation des structures des êtres vivants. Comme ces structures possèdent en elles les capacités d’entretenir leurs formes particulières, il s’agit en fait d’un phénomène d’auto-organisation.

Ce processus actif d’auto-organisation maintient les êtres vivants dans un état d’équilibre dynamique. Cela demande de la matière et de l’énergie et les animaux s’approvisionnent dans leur environnement en agressant d’autres êtres vivants (plantes, insectes, herbivores, charognes, …).

C’est pour ces raisons que l’on peut qualifier les êtres vivants de systèmes complexes ouverts sur leur milieu et en état d’équilibre dynamique (ou métastable). On parle d’homéostasie pour désigner les grandes fonctions vitales qui concourent à l’entretien de cet état d’équilibre.

Par exemple,chez le mammifère, un refroidissement de la température extérieure va entraîner un déséquilibre temporaire qui sera détecté et rapidement compensé par un retour à la température corporelle moyenne grâce aux ajustement des systèmes circulatoire et neuro-hormonal. Comme de tels ajustements sont nécessaires pour la pérennité de l’individu, de nombreux mécanismes biologiques (homéostats) existent pour entretenir cet équilibre face à un environnement parfois hostile à notre survie.

En fait, ce sont les perturbations qui se produisent dans le milieu extérieur à l’individu qui provoquent son instabilité. Ce stress entraîne une action en retour sur l’environnement car l’organisme cherche à rétablir l’équilibre. Comme le retour au point d’équilibre n’est pas toujours possible, les deux options envisageables pour un système vivant sont donc :

– soit la désorganisation (partielle ou complète et progressive ou brutale) de sa structure. Ce qui le rapproche de l’entropie maximale, c’est-à-dire le désordre, l’homogénéisation et la mort. Le système complexe se dissout et redevient de la matière inerte.

– soit la complexification de sa structure. Ce qui l’éloigne de l’entropie maximale, c’est-à-dire l’ordre, l’hétérogénéité et la vie. Le système vivant évolue, il continue de croître et durer dans le temps.

Dans les deux cas, la réaction première de l’organisme est de retourner à l’état d’équilibre dynamique pré-enregistré par le système neuro-hormonal. C’est une bonne chose face à une perturbation destructrice mais lorsque l’on cherche à améliorer sa condition physique ou maîtriser un savoir, on se heurte parfois à ces mécanismes auto-régulateurs. On parle alors de résistance au changement (voir Stratégie de la Motivation, Partie 1 par Olivier Lafay).

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’expression employée par Joël de Rosnay : «pour évoluer, se laisser agresser ». L’agression est ici utilisée dans le sens d’une perturbation venant du milieu (i), c’est-à-dire un phénomène extérieur qui provoque une instabilité du système biologique, un stress (ii). Elle entraîne nécessairement une réponse du système visant à la corriger (iii).

Or, sans perturbations extérieures, pas d’évolution possible, les mécanismes régulateurs maintiennent le système à son point d’équilibre dynamique, il stagne. Mais qu’une déstabilisation entraîne un remaniement de l’organisation structurelle de l’individu et celui-ci pourra gagner en complexité. Il évoluera alors vers un nouvel état d’équilibre plus élevé.

Les perturbations venant du milieu extérieur peuvent donc être destructrices ou constructrices. Et la même perturbation pourra être positive ou négative en fonction de la réponse que l’individu fournira pour retrouver un état d’équilibre (moins complexe, identique ou plus complexe que précédemment).

La personne qui souhaite améliorer sa condition physique cherche ainsi à évoluer. Elle sait qu’elle doit fournir un travail musculaire, c’est-à-dire qu’elle doit provoquer une déstabilisation de son organisme dans l’espoir de provoquer la croissance et la complexification de son système neuro-musculaire (entre autre).

Cependant, si une déstabilisation faible et passagère d’un système biologique est retour à la norme ou complexification, une accumulation de stress sera, en revanche, source de désorganisation et donc affaiblissement de l’organisme.

 

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Voilà pourquoi Olivier Lafay insiste tant sur la nécessité :

1) d’élaborer une modélisation des individus en tant que systèmes complexes ouverts sur le milieu et donc fatalement soumis aux agressions multiples de ce milieu.
2) de maintenir au plus bas les contraintes externes et internes génératrices de stress (voir le cinquième commandement : « Des contraintes, maintenir tu sauras »)
3) de suivre la logique des petits pas qui anime chacune de ses méthodes car une déstabilisation progressive et contrôlée est le meilleur moyen de faire évoluer le système dans la direction choisie (voir le troisième commandement : « Les points d’amplification tu rechercheras »).
4) de se cultiver, pour complexifier l’organisation de notre système nerveux et ainsi augmenter le nombre de réponses possibles face à un problème donné.

Après ce que l’on vient de dire, on comprend mieux pourquoi la pratique d’une activité physique constitue un stress pour l’organisme et comment notre rapport à l’agression peut être différent. La Méthode Lafay prend en compte ce stress occasionné par la musculation , même au poids du corps et l’additionne aux contraintes subies dans les autres domaines de notre existence.

Elle prend ainsi à contre-pied un paradoxe de la musculation classique illustré par la pratique obsessionnelle de certains qui voient en chaque entraînement un combat contre soi-même. Ces monomaniaques ont une vision héroïque d’eux-mêmes. Ils sont les hérauts du NPNG et si chaque entraînement est l’occasion d’une lutte acharnée, d’une agression contre eux-mêmes, ils évitent bien souvent au maximum toute stimulation extérieure. Ils sont dans l’organisation-cristal, rigides, fermés sur l’extérieur, au centre de leur petit univers qu’ils essaient de contrôler en totalité. Chaque interaction avec le milieu extérieur est donc un risque de déstabilisation qui peut conduire à l’effondrement de leur édifice sclérosé.

Se laisser agresser, ce n’est donc pas forcer sur tous les exercices et en permanence pour sortir de sa « zone de confort » en espérant progresser plus rapidement. C’est bien au contraire minimiser les sources d’agressions de notre quotidien (professionnelles, sociales, familiales, …) dans l’attente du moment opportun pour agir. Il faut avant tout respecter les boucles de régulation de notre organisme, ne pas chercher à déstabiliser trop violemment le système. Il y a toujours un risque de désorganisation définitive en agissant ainsi.

Le stratège contrôle et choisit le moment où il se laissera agresser, c’est-à-dire l’instant où les contraintes externes et internes sont suffisamment faibles pour pouvoir s’entraîner jusqu’à l’échec ultime si besoin. Et en cas contraire, il utilisera les différents outils à sa disposition (boucle, mini-boucle, 70 %, repos, split, nombre de séances, …) pour stimuler son organisme sans nuire à sa santé, pour continuer à s’ouvrir au monde en gardant l’énergie suffisante pour se cultiver, pour complexifier ses connaissances.

La pratique obsessionnelle de la musculation, en revanche, fragilise les individus sur deux niveaux : par des entraînements auto-destructeurs et par une fermeture sur le monde extérieur.

Pour conclure, « se laisser agresser » est une attitude active d’ouverture sur le monde. La modélisation cybernétique des individus en système complexe nous révèle que nous sommes soumis en permanence aux perturbations (agressions) de notre environnement. Bien que chacune de ces perturbations provoquent en nous un état d’instabilité (stress), certaines nous permettront d’évoluer alors que d’autres seront destructrices. Evoluer, c’est complexifier notre organisation interne, c’est s’éloigner de l’entropie maximale.

Mais cette évolution ne pouvant naître ex nihilo, il faut nécessairement explorer notre milieu extérieur. C’est dans les rencontres, les échanges, les découvertes et les observations des phénomènes naturels que nous pouvons nous éveiller au monde. Et comme il nous est parfois hostile, le recul stratégique et la connaissance seront des outils indispensables pour éviter les perturbations destructrices et rechercher les perturbations constructrices. Celles qui nous déstabilisent inévitablement mais qui, par une action en retour sur l’environnement, permettent de croître et durer.

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Yann Ollivier (site : www.yann-ollivier.fr)

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i – Henri Laborit définit d’ailleurs l’agression comme « la quantité d’énergie capable d’accroître l’entropie d’un système organisé, sa tendance au nivellement thermodynamique, autrement dit de faire disparaître plus ou moins complètement sa structure. »(in La Nouvelle Grille, folio essais pp 74-75)

ii – Hans Selye, a qui on doit le concept de stress, en donnait la définition suivante : « Réponse aspécifique de l’organisme à toute demande qui lui est faite. » (in Stress)

iii – On pense ici aux deux réactions primaires possibles pour un animal face à une agression de son milieu, la fuite ou la lutte. Si les deux options sont impossibles, l’animal est alors en inhibition de l’action. C’est un état de stress prolongé où l’organisme se détériore rapidement et voit son entropie croître (voir Les fondations de votre santé, dans Méthode de Musculation, T2, L’espace stratégique, par Olivier Lafay)

 

Premier commandement à lire ici : http://wp.me/p2Rdcw-4f3

Deuxième commandement à lire ici : http://wp.me/p2Rdcw-4f8

Troisième commandement à lire ici : http://wp.me/p2Rdcw-4fh

Quatrième commandement à lire ici : http://wp.me/p2Rdcw-4fE

Cinquième commandement à lire ici : http://wp.me/p2Rdcw-4w4

Sixième commandement à lire ici : http://wp.me/p2Rdcw-4we

 

Les photos sont celles de pratiquants de la Méthode Lafay  🙂

 

Auteurs de référence :
Norbert Wiener
Heinz von Foerster
Henri Atlan
Henri Laborit
Jean-Louis Le Moigne
Edgar Morin
Hannah Arendt

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