ATHLETES

Se muscler? Pour quoi faire?

Pour certains, il s’agira de se décomplexer. Pour d’autres, de répondre à un idéal social véhiculant l’idée de séduction, de pouvoir sexuel. L’on avoue également son besoin d’être plus fort, plus massif afin d’impressionner d’éventuels agresseurs, ou tout simplement de prendre plus aisément l’ascendant lors de toute confrontation, même si l’on est en tort… Même chez les sportifs officiellement désireux de se muscler pour leur sport, on retrouve généralement les impérieuses nécessités de la séduction, du culte de la force.

Notre société médiatique nous abreuve d’images. Autant de modèles potentiels, autant de types d’entraînements possibles, autant de raisons de se fourvoyer, noyés dans l’incompréhension des buts et moyens de la modification corporelle.

Il suffit qu’une image nous marque, qu’un homme semble représenter, sous les feux des projecteurs, l’idéal que nous devons incarner (au sens littéral pour certains qui voudront ressembler absolument, au détail près, à leur idole) pour que nous perdions tout recul critique et sombrions rapidement, hypnotisés par les sirènes des marchands de rêves. Nous copierons alors, à la ligne près, l’entraînement de la star (qui est rarement celui que nous décrivent les médias), consommerons comme lui dit le faire et, frustrés de notre impossibilité à être lui, nous nous éloignerons de plus en plus de nous-mêmes, rendus esclaves d’un système s’appuyant sur notre ignorance et notre naïveté pour nous enlever tout recul critique.

La question des modèles, de notre façon de les appréhender, de notre indépendance vis à vis d’eux est fondamentale. Ces modèles influent non seulement sur notre comportement de consommateurs, mais ils déterminent notre orientation en terme d’entraînement athlétique, conditionnant des choix qui peuvent entraîner des frustrations par manque de résultats, par blessures répétitives, par incapacité sportive, par l’impossibilité à devenir l’autre, la star.

Depuis cinquante ans, le culturisme, prolongement de la culture physique (recouvrant l’idée de culture de soi, d’épanouissement physique intégral) est devenu le bodybuilding (construction du corps comme d’un bâtiment, une matière inerte à sculpter). Le corps est alors un objet extérieur à soi, il n’est plus nous, nous ne sommes plus lui, mais il est « à nous » (nous ne sommes plus lui, nous le possédons). Malgré la recherche de pensées alternatives, d’origine orientale, la dualité cartésienne conditionne toujours nos points de vue; et sa domination est, naturellement, quasi absolue dans un domaine la sollicitant autant que la musculation (ainsi que tout rapport de transformation corporelle).

Du regard du bodybuilding sur le corps, de l’esprit qu’il véhicule, dérivent tous les modèles esthétiques proposés à notre admiration. Seul l’aspect extérieur, l’apparence donc, compte. La vision qu’a le grand public de la musculation, qu’il soit ou non pratiquant, peut se résumer ainsi : pour ressembler aux stars du petit et du grand écran (des médias en général), il s’agit de plaquer du muscle sur son corps, comme s’il s’agissait d’un objet. En l’occurrence, il s’agit de plaquer de la viande sur de la viande. Nous sommes de la viande pensante…

Notre projet n’est pas de critiquer ou de rabaisser le bodybuilding qui a ses adeptes et ses passionnés et qui, dans sa dimension sportive vaut n’importe quel autre sport. Il n’est ni plus stupide, ni plus vain que les autres activités humaines. Il propose à notre curiosité esthétique des êtres parfois fabuleux, comme issus de légendes, de mythes. Le bodybuilding est à la fois un sport et un art visuel et son existence est légitimée par le plaisir qu’il peut procurer à certains sans constituer un danger pour les autres, qu’ils soient indifférents à son existence ou détracteurs.

Il s’agit plutôt de s’attarder sur la dimension sociologique du bodybuilding et de ses conséquences psychologiques et sanitaires, du moment qu’il s’est imposé, comme cela a déjà été dit, comme la seule pratique de musculation à visée esthétique, la référence.

Comment faire du gros muscle? Quand cette question reçoit des réponses qui évacuent tout autre considération que le volume, notamment la santé et la condition physique, on est en droit de se demander si, à part pour une minorité de bodybuilders parfaitement conscients de leurs choix et des implications qu’ils recouvrent, la majorité des pratiquants ne se fourvoie pas au quotidien, avec des entraînements ne lui convenant pas.
Même les sportifs recherchant la performance ne peuvent échapper aux diktats sociaux, aux modèles représentant la séduction; et nombre d’entre eux entretiennent une relation ambigüe avec le bodybuilding, que l’on associe spontanément à ces modèles physiques médiatisés. Et leurs entraînements en viennent parfois à mélanger la recherche de la performance au détriment de l’esthétique, officiellement… mais en s’attachant officieusement aux proportions du physique. Et untel, sportif avant tout, sera fier de ses gros bras qu’ils entraîne (en douce) pour qu’ils soient gros, bien que cela ne soit pas nécessaire dans son sport, tout en se déclarant, bien entendu, hostile au bodybuilding.

De même, combien de bodybuilders se revendiquant naturels, crachant sur le dopage avec véhémence, parsèment leurs chambres de posters d’athlètes dopés ou se procurent avec grand plaisir les revues les mettant au premier plan?

Confusions et incohérences…

Ces considérations déterminent une volonté d’élargir à nouveau le champ de la transformation corporelle, tel qu’il a pu l’être autrefois, en réhabilitant l’expression « culture physique ». Non pas, il faut le répéter, pour créer une opposition frontale entre cette expression du travail musculaire et le bodybuilding comme activité à visée essentiellement plastique, mais pour tenter de redéfinir l’activité de transformation corporelle, en introduisant des variables lui donnant un nouveau souffle par la mise en valeur d’autres orientations, d’autres types de pratiques.
La culture physique moderne serait alors moins axée sur l’apparence que sur une parfaite adéquation entre condition physique et esthétique. Je n’habite pas un corps-objet, mais je suis ce corps, je suis un être-corps.

Etre un pratiquant de culture physique, un athlète du quotidien, voilà ce qui devient important. Le volume et les proportions ne sont pas rejetés ou négligés mais deviennent des modalités de même valeur que la souplesse, l’endurance, la résistance. Il s’agit de la recherche d’un dynamisme « pour soi », qui n’est pas nécessairement orienté vers la pratique sportive, mais fondamentalement orienté vers la recherche d’une énergie à tout moment disponible, un bien-être, une joie de vivre. Ce nouveau cadre n’évacue aucunement la possibilité de rechercher et d’obtenir un gros volume musculaire. Celui-ci ne passe cependant plus avant l’acquisition de qualités athlétiques, moins visuelles, mais jugées prioritaires.

L’ambition de cet article, comme de mes nombreuses interventions sur internet à ce sujet, est d’amener chaque lecteur à reconsidérer sa pratique, son rapport aux modèles et, donc, sa vision du monde. L’utilité d’augmenter les références du pratiquant, qu’il soulève ou non des haltères, en les traitant de manière égalitaire, me paraît indiscutable. Vous gagnerez en autonomie et découvrirez plus aisément ce qui vous convient le mieux si d’autres conceptions de l’entraînement athlétique sont amenées à votre conscience par le biais conjoint du texte et de l’image.

N’oubliez plus ces mots : « culture physique ».

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