DOPAGE ET ALCOOLISME : UNE MÊME LOGIQUE?

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Volonté * X = (réussite + mérite) * X²
 
Cette formule est une représentation imagée de l’importance de la volonté dans notre société.
Plus on aura de volonté, plus encore on aura de réussite et de mérite.
Dans notre imaginaire, l’individu, comme la société, carbure à la volonté.
On entend régulièrement, on lit régulièrement : « dans la vie, il faut en vouloir. » Et aussi : « Ah ! Celui-là, il en veut ! »
Et encore : « laisse-le, il n’a aucune volonté. »
 
Dans notre société, l’individu accompli est celui dont le « mérite » est d’avoir « réussi » grâce aux bienfaits d’une substance déposée en lui dès la naissance : la mystérieuse et toute puissante… volonté.
C’est une substance qui serait inscrite dans notre « nature » : il y a ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas.
Et, non sans un immense humour involontaire, on conseille à celui qui manque de volonté de l’exercer. Autrement dit, il faudrait que celui qui n’a pas de volonté ait la volonté d’exercer sa volonté…
Et on se lance alors dans une spirale infinie : puisqu’il faudra aussi avoir la volonté d’avoir la volonté d’exercer sa volonté. Et ainsi de suite…
On comprend à quel point c’est insoluble et insensé.
 
C’est ce qui arrive quand on manque d’approche systémique (cybernétique) : on ne comprend pas que la volonté est le fruit d’une construction sociale, de divers influences. Ce qui pousse l’individu à agir est un mélange plus ou moins heureux d’imaginaires, de pressions, d’éducation, de rencontres, de hasards…
Et ce qui peut aider celui qui ne sait plus agir sera également le fruit d’influences; sauf que cette fois, il faudra les penser. En effet, si le hasard des influences a pu produire un individu agissant encore et encore, et qui « réussit », tout va bien et on ne se pose pas de questions. Mais si on se trouve face à un individu amorphe, chancelant, hésitant, voire alcoolique ou drogué, au lieu d’incriminer sa nature, il va falloir réfléchir aux meilleures façon d’influencer cette personne afin de résoudre le problème au plus vite et au mieux.
Tout cela est très difficile à accepter dans une société centrée sur l’individu et chantant sa toute-puissance. Il faut nécessairement qu’il y ait des gens qui soient, naturellement, plus volontaires (et donc plus méritants) que d’autres…
 
Dans le tome 1 de « Vers une écologie de l’esprit », Gregory Bateson nous propose une explication de l’alcoolisme qui va nous permettre de réfléchir autant à la question très générale de la volonté qu’au problème plus particulier du dopage. Nous allons voir à quel point ces deux termes sont liés.
 
Lorsque l’alcoolique est sobre, lorsqu’il n’est pas sous l’emprise de l’alcool, il perçoit sa vie selon les présupposés existentiels de la culture occidentale. Ces présupposés, qui forment l’idéologie sociale dominante, ne sont pas conformes à la logique systémique, mais ils n’en imprègnent pas moins les consciences et les soumettent. C’est aussi ce que j’ai nommé l’idéologie No Pain No Gain, où il faut avoir « la volonté de tout donner », de « s’arracher », pour « réussir » et ainsi donner un sens à sa vie qui soit valorisé socialement. Il existe une suprême manière d’agir afin d’obtenir un résultat qui soit reconnu par le corps social et qui nous apporte donc la satisfaction et du sens.
Pour être conforme, il faut faire comme si la volonté était une condition suffisante pour agir correctement. C’est un peu le rêve américain : celui qui « se donne » est méritant et sera récompensé.
 
Sans l’approche systémique, il n’y a guère de moyens d’envisager autrement le rapport au monde et la plupart des gens se forcent à croire à ce modèle, à ce mythe de la volonté. Même si la réalité le dément constamment, puisque bien peu de gens « volontaires », déterminés, battants, se retrouvent finalement dans une position de réussite qui soit réellement gratifiante. Beaucoup échouent.
Et l’alcoolique, comme la plupart d’entre nous, y croit. Il y croit contraint et forcé, mais seulement quand il est sobre.
 
Lorsqu’il s’abandonne à la boisson, nous dit Bateson, l’alcoolique est en fait dans un état d’esprit plus « réaliste ». Il regarde les choses comme elles sont. Il voit l’impuissance régulière, voire totale, de sa volonté, de tant de volontés. L’alcool permettrait un « lâcher-prise », une acceptation de ce qu’est en fait l’individu, miséreux dans une société miséreuse. C’est un moyen de se sortir du « jeu », de ce jeu de la volonté que l’on doit montrer à tout prix, qu’on doit mettre en avant et continuellement nourrir, quitte à en crever. L’alcool est un outil de régulation des exigences sociales trop prégnantes en nous. C’est un moyen de fuir cette logique insensée de la course en avant.
Et on voit là que toutes les auto-régulations ne sont pas bonnes puisque, pour faire cesser cette auto-destruction de la course en avant de la volonté, on en vient à s’autodétruire avec l’alcool.
L’alcoolique se régule comme il peut, pour faire cesser la pression; il le fait dans l’instant, car ce qu’il vit est juste insupportable, et la pensée des conséquences importe alors peu. L’enjeu immédiat est trop fort pour qu’on pense aux conséquences à long terme de l’ingestion régulière d’alcool.
 
L’intoxication est donc une correction subjective appropriée de la sobriété…
 
Et cela se vérifie à tous les niveaux sociaux de l’alcoolisme. Autant chez celui qui n’arrive pas à « percer », malgré toute sa « bonne volonté », que chez celui qui bénéficie d’une bonne place, d’un bon statut social, mais qui est soumis à la même course en avant de la volonté.
 
Ce qui est intéressant, c’est que même en buvant pour réguler son addiction aux valeurs du système social, l’alcoolique ne cesse de le valider.
Il le valide :
– en utilisant un moyen courant offert par le système (aucune subversion dans le fait de s’imbiber d’alcool);
– en étant incapable de vivre un lâcher-prise sans auto-destruction. Il ne sait pas dépasser le système puisqu’il compense une auto-destruction par une autre auto-destruction;
– en donnant à lui-même et aux autres, le spectacle de sa déchéance. Il sera perçu et se percevra, comme un faible, sans « volonté ».
 
Passons maintenant au phénomène du dopage. Est-ce que la logique du dopé est la même que celle qui anime l’alcoolique?
Nous allons voir qu’il s’agit toujours de se positionner par rapport au mythe social de la « volonté », même si le moyen utilisé est différent, voire opposé dans sa logique.
Le dopage est en effet un moyen de réguler son addiction aux valeurs sociales dominantes, non pas dans le but de cesser momentanément la course en avant de la « volonté toute puissante », mais au contraire dans le but de lui permettre de se perpétuer, et de la gagner.
 
Le dopé est une personne qui se retrouve à un moment face à un mur : malgré toute sa volonté, il n’atteint pas un objectif. Il veut prouver, et se prouver, qu’il est un membre de l’élite, un fort, un de ceux qui ont du « mérite ». Il veut sortir du commun, être exceptionnel. Mais sa volonté à l’entraînement, sa capacité à se donner à fond, ne suffisent pas.
Le mythe de la volonté toute-puissante s’écroule face à la réalité. Or, comme la volonté est valorisée dans notre société, comme la réussite de par une volonté exceptionnelle est valorisée, l’échec à être un surhomme est insupportable.
Il est insupportable pour celui qui a tout misé sur une activité sportive pour exister, donner un sens à sa vie.
Mais il peut être également insupportable pour celui qui exige une réussite exceptionnelle en sport afin de l’ajouter à d’autres réussites (professionnelles et amoureuses), car il désire se gratifier, se valoriser, le plus possible. C’est une des explications du dopage massif chez de nombreux amateurs, notamment en crossfit, sport pratiqué pour son exigence athlétique très élevée par de nombreux cadres soucieux de présenter au public le plus large possible leur « dominance ». Un cadre très athlétique qui pratique aussi le MMA, ça l’fait…
 
L’échec, en niant la valeur de notre volonté risque bien de la briser, et avec elle l’image idéale qu’on se fait de soi-même.
 
Contrairement à l’alcoolique qui lâche prise, le dopé décide d’accentuer la pression en donnant un « coup de pouce » à la volonté.
Sa volonté ne suffit pas? Alors il va lui donner les moyens de se régénérer rapidement et de se développer. Il va se doper pour être mentalement plus fort et s’infliger plus de pression, plus de souffrances, espérant ainsi vaincre et être reconnu.
Les performances atteintes (volume, force, puissance, endurance) seront ainsi conformes à l’idée qu’il se fait de lui-même : un homme excessivement volontaire, donc méritant au-delà de la moyenne.
 
Mais, si la volonté a besoin d’un coup de pouce, alors, en étant lucide, on peut dire adieu au mythe de cette volonté supérieure qui serait « dans notre nature ». On ne réussit pas suite à l’utilisation de cette substance appelée volonté présente en grande quantité en nous, on réussit en aidant la nature.
On utilise une « volonté de synthèse ».
Nous ne sommes alors plus le dépositaire fondamental de notre mérite, nous n’en sommes plus la cause exclusive.
 
Le mérite (notre super-volonté) est à répartir entre soi, le dealer d’anabolisants, le laboratoire qui fabrique les produits et les chercheurs qui ont, au cours du temps, élaboré de nombreuses manières d’améliorer la performance humaine. Et cette lucidité ne peut que mettre à bas le mythe de l’individu tout-puissant triomphant seul grâce à sa volonté toute-puissante.
 
Ainsi, en cherchant à confirmer les valeurs sociales dominantes afin de se gratifier, le dopé les infirme simultanément.
Il met en évidence les limites de l’idée de volonté, puisqu’il a besoin de stimuler sa volonté avec des dopants afin de parvenir à la réussite. Il met en avant l’aspect collectif de sa réussite pourtant vécue et racontée comme étant SA réussite. Sans dopage, sans les autres, il n’aurait pu que continuer à buter contre un mur, constatant l’impuissance de sa volonté à le faire correspondre au modèle de réussite qu’on lui propose.
L’individu n’est plus le siège de la super-volonté et de la super-réussite.
 
Et on se dit qu’il faudrait peut-être revoir notre modèle social et notre imaginaire, nos valeurs, et se pencher du côté de la cybernétique, afin de mieux comprendre notre fonctionnement et nos erreurs.
Même avec dopage, avec des super-héros fabriqués au quotidien, la réalité infirme ce mythe de la volonté. Le panier de crabes, dopés ou non, ne laisse en son sommet que peu de victorieux. Et, si les problèmes de santé induits par le stress, lui-même causé par cette course constante à la dominance, sont légions, le dopage n’arrange pas les choses, au contraire ! Vu que le dopage permet d’augmenter le stress que l’on s’inflige, les conséquences ne peuvent être anodines.
 
Mais ces conséquences sont mises de côté, niées ou non pensées, tant l’urgence de réguler d’une façon ou d’une autre son aspiration à la dominance est impérative. C’est d’ailleurs un autre point commun entre l’alcoolique et le dopé : le rejet ou l’oubli des conséquences.
 
Parmi ceux qui m’auront lu jusqu’ici, qui auront eu ce courage, cette «volonté», beaucoup ne seront pas prêts à remettre en question le modèle social dominant. Et je le comprends fort bien. Ce n’est pas si simple de tout repenser suite à un article, aussi dérangeant soit-il…
Il faut se laisser le temps d’enrichir son esprit avec d’autres manières de penser le monde.
 
Parmi eux qui sont arrivés jusqu’ici il y a aussi ceux qui ont une objection à me faire, une objection que je connais bien : si le dopage n’existait soudain plus, si tout le monde cessait de se doper, alors les premières places seraient prises par les mêmes qu’aujourd’hui. Un âne dopé ne devient pas un cheval de course, et donc les premiers « méritent » leur place, même en étant dopés.
C’est une façon de minimiser l’importance du dopage.
 
A cela je répondrai à deux niveaux.
Le premier est « physiologique » : tout le monde ne réagit pas de la même façon au dopage. Certains vont faire des progrès de titans, d’autres devenir très bons, mais pas au niveau des titans. Certains vont voir leur santé supporter très mal le dopage, d’autres non.
A la sélection sportive « naturelle », il faut donc ajouter la capacité de l’athlète à passer la sélection de résistance/adaptation aux produits dopants.
 
Le second niveau est celui de la logique du système social. Si le dopage cessait d’un coup suite à une décision de tous les acteurs du monde sportif (décision sincère suivie d’effets), alors cela signifierait que le système aurait changé (de nature et donc d’objectifs).
Seul un changement profond du système social peut produire ce désir de cesser tout dopage…
Il est naïf de croire que notre système, tel qu’il est bâti, avec ses valeurs, puisse exister sans dopage.
Le dopage est directement lié à la radicalisation du système social de course à la performance. C’est le culte de la performance, présent à tous les étages de la société, qui rend le dopage indispensable et irréductible.
 
Olivier Lafay

2 réflexions sur “DOPAGE ET ALCOOLISME : UNE MÊME LOGIQUE?

  1. bonjour,
    article très intéressant concernant la volonté. Il me semble que les mêmes schémas de pensée sont à l’oeuvre sur la question des régimes alimentaires « amaigrissants ».
    merci pour vos contributions à la pensée sur ce point essentiel de la volonté

  2. Comme le disait Emile Coué « La première faculté de l’Homme n’est pas la volonté, mais l’imagination ».
    Si l’Homme est arriver à un tel niveau de vie aujourd’hui en partant de rien, l’imagination n’y est pas pour rien.

    On peut appliquer le même principe au culte du courage. Pour affronter la peur, il faut être courageux, sinon on est faible et lâche. Je trouve beaucoup plus censé de faire face à la peur par la réflexion (de la raisonner) et par la foie.

    Une chose que je vient de remarquer est que je trouve beaucoup de similitude entre la Méthode et la PNL (Programmation Neuro Linguistique). Non seulement on y retrouve les mêmes influences (Paul Watzlawick, Gregory Bateson), mais je trouve sa construction similaire au niveau de l’identité de la personne, de la vision du monde, de la communication (nos relations) et autre…

    Plus j’en apprend et plus je trouve que toute chose en ce monde sont liée, d’une façon ou d’une autre, même si elle sont aux antipodes. C’est fascinant et je me fascine tout autant pour votre travail =)

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