PRODUIRE UNE PENSÉE HONNÊTE

Peut-être, et même certainement, l’on devrait faire la différence entre une pensée auto-centrée, fermée, pauvre, et une pensée ouverte et enrichissante.
Même si une pensée fermée peut être enrichissante, de par sa différence, pour celui désireux de croître et durer…

Nombreux sont les textes, nombreuses sont les vidéos, et même les livres, qui sont produits en circuits fermés, et où l’auteur cherche essentiellement à justifier les théories prises à d’autres, ou qui ont germé en lui, et par lesquelles il se définit.

Pour ce faire, il construit tout d’abord sa vision du monde, de manière inconsciente, assis sur le socle irréductible de l’enfance, jusqu’au moment où il veut se gratifier en l’établissant dans le monde (en la faisant accepter par d’autres). Alors, il va rédiger sa conception, pour publication écrite ou orale.
Il prend un ou plusieurs thèmes (comme le sens de la vie, la pensée, l’amour, le travail, etc.) et dit de manière plus ou moins ordonnée ce qui lui passe par la tête.
Et, de manière totalement naïve (souvent) ou malhonnête (souvent aussi), il va chercher des soutiens un peu au hasard, à l’aide de mots-clefs, chez d’autres auteurs.
Il se met à parsemer ses propos de citations d’auteurs qu’il n’a JAMAIS lus, prenant hors-contexte, et sans aucune envie d’enrichir sa pensée, des successions de mots qui semblent le valider.

Bien entendu, le must consiste à citer des scientifiques connus (Einstein, Heisenberg), quelques hommes reconnus comme sages et un ou deux auteurs en vogue. Et puis, dans tout cela, il ajoute quelques auteurs bien moins connus, pour donner l’impression qu’il est érudit.
Il veut impressionner en validant de manière circulaire, repliée, ses croyances.

Son but n’est pas de produire de la connaissance, de lier des savoirs pour croître, de progresser en lui-même par un travail de recherche, mais de se valider, de ramener à soi tout ce qu’il peut pour valider son être actuel ; et la croissance recherchée n’est pas celle du Soi, mais la confirmation de croyances par l’approbation d’un public.

C’est une démarche où l’environnement n’existe que pour confirmer un état du système-individu conçu intimement comme indépassable.
L’information (comme par exemple des citations) est récupérée à l’extérieur, non pas pour complexifier le système (la personne totale), mais pour figer toujours plus le système dans une configuration qu’il a atteinte.
C’est une armure qu’on fabrique pour l’enfiler sur l’amure déjà existante. Une double protection.
C’est une tentative de protéger sa propre construction, qu’on ressent comme fragile.
C’est le caractère (au sens de Reich) qui veut par tous les moyens rester caractère et toujours plus se durcir au lieu de s’assouplir.

Reprenons la logique à son début : l’enfant que nous avons tous été se retrouve très tôt à buter contre l’incompréhension parentale et le formatage social. Ses émotions sont soit totalement niées, soit niées de manière régulière. Extrêmement fragile, dénué de toute protection, il est extrêmement sensible à tout ce qui va lui donner la sensation d’être incompris et rejeté. Et il va très souvent dissocier (se déconnecter de ses émotions, trop violentes pour être vécues et assimilées).
N’ayant plus accès à de nombreuses émotions, parts de soi, il devient alors INCOMPLET. Et met en place des compensations pour devoir survivre. 
Se fabrique alors son « caractère » (des restrictions mentales et physiques), sa forme figée, peu susceptible d’évoluer (ça ne change pas un homme, disait Johnny, un homme ça vieillit). Il se fabrique une armure, et y reste emprisonné.
Figé dans une image de lui-même, il est alors narcissique, auto-centré, aussi éloigné des autres que de ses propres composantes non-assimilées (refoulées).

Sa « philosophie » ne sera alors que la justification de son propre fonctionnement incomplet…

Il lit peu, voire pas du tout, et s’il lit, il se tournera essentiellement vers les livres vers lesquels sa propre programmation l’aura fait se diriger. Autrement dit, son « caractère » le pousse vers des livres, qui vont confirmer son caractère…
C’est une boucle refermée sur elle-même, où la personne peut s’illusionner en croyant apprendre.
Un être incomplet, désireux de le rester, a des horizons limités.

On peut donc voir, sur les réseaux sociaux, des personnes mettant régulièrement en avant des citations, d’auteurs qu’elles n’ont jamais lus. Du moment que cela semble s’accorder avec leurs croyances et pensées du moment…
A un autre niveau, il y a ceux qui pondent un texte plus ou moins grand, s’improvisant philosophes, et utilisent Wikipedia ou les dictionnaires de citations, pour étayer ce qu’ils écrivent, tirant au hasard.
A un autre niveau encore, il y a les « penseurs youtube », plus ou moins formés (souvent moins que plus), qui produisent de longues vidéos, parfois emplies de jargon, mais creuses.

Et cette dernière catégorie devrait être rapprochée de ces écrivains, parfois très connus, qui ne cherchent qu’à consolider leur propre image, à densifier leur « caractère » au lieu de l’assouplir et le dissoudre, à justifier leurs croyances, avec parfois une érudition réelle, mais qui ne cessent de se prendre les pieds dans le tapis, tant ils sont incohérents, n’ayant jamais pu se confronter à leurs oppositions internes (à leur refoulé).
Le travail d’écriture n’est pas, dans ce cas, un travail sur soi, mais un travail parfois très élaboré de fuite de soi. Ce n’est pas le Soi qui s’expose dans les écrits, mais un Moi Intransigeant, en quête de suprématie (autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du système).
C’est un travail destiné à se rassurer, dans la continuité de l’effort réalisé tout petit pour se donner le droit d’exister malgré les différentes formes de violences, contraintes, exercées par les adultes.

La démarche opposée, celle du penseur honnête, consiste à :
– lire beaucoup de livres, de tous styles, dans tous domaines, et chercher ce qui peut être subversif à nos yeux ;
– être attentif à tout ce qui nous contredit et chercher à être honnête, c’est-à-dire à intégrer ce qui s’avère contraire à nos croyances, si bien démontré, et donc modifier nos propres croyances (élargir, ouvrir et changer le système que nous sommes en y ajoutant d’autres données) ;
– se rapprocher de sa mémoire traumatique, afin de se mettre en disposition de cesser d’être intimement incomplet, ce qui nous rendra ouvert à tout ce qui nous était caché jusque-là suite aux orientations prises lors de la formation de notre « caractère » ;
– ne citer principalement que des auteurs qu’on a lus (ne pas chercher, en bel imposteur, à impressionner nos interlocuteurs, lecteurs ou spectateurs, en faisant mine d’être cultivé) ;
– citer ceux qui nous ont inspiré. S’il n’y a personne, c’est bien la preuve que nous sommes auto-centrés, absolument narcissiques, et très refermés sur nous-mêmes, donc très traumatisés, avec un immense refoulé et beaucoup d’inculture ;
– accueillir avec satisfaction et auto-dérision, ceux qui mettent le doigt sur nos tâches aveugles cognitives (qui sont parfois très nombreuses, même chez des auteurs en vogue à la Tv, et c’est bien normal, puisqu’ils valident par leurs écrits le système en place qui en a fait des traumatisés).

Le penseur honnête grandit en vieillissant ; il change vraiment. En changeant, il vieillit moins, moins vite, car il croît constamment et se complexifie, luttant ainsi contre l’entropie. Il se libère, plus ou moins totalement, de ses démons, et peut enfin jouir de la vie, ne plus faire semblant, en mentant aux autres et à lui-même pour conserver une forme déterminée par le milieu social et familial d’origine.

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