Cédric Villani et le Constructivisme

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Les habitués de ce blog savent que le Constructivisme est la base théorique et pratique ayant permis l’élaboration de la Méthode. Pour les autres, il est possible d’en savoir davantage en relisant l’introduction de Turbo (volume 2 de la Méthode) et en cliquant ici .
D’autres développements au sujet du lien entre Constructivisme et Méthode Lafay sont disponibles dans le Discours sur les méthodes, Part II.

Le Constructivisme est un mode de pensée qui considère que l’on n’a pas accès à la réalité en soi, mais seulement à des représentations (des constructions). En clair : ce que vous savez, ce que vous voyez, ce que vous pensez, est conditionné par vos sens, votre culture, votre époque, votre éducation, et vos besoins. Il n’est pas possible d’accéder à la « réalité réelle », si jamais elle existe, et donc à la Vérité (avec un V majuscule).
Cette conception a des conséquences sur la manière d’envisager nos relations (avec le monde, avec les autres, avec nous-mêmes). Et donc des conséquences en terme d’enseignement (plus précisément, en ce qui nous concerne, d’enseignement et de pratique de la musculation).
Un seul exemple : en postulant la notion d’autonomie, c’est-à-dire une faculté d’autorégulation de chaque organisme vivant, le Constructivisme m’a donné l’idée de concevoir la transformation corporelle relativement à cette faculté d’autorégulation, qu’il faut savoir comprendre, utiliser et respecter (cf homéostasie ouverte et fermée, dans la Stratégie de la motivation)*.

En 1981, est publié L’invention de la réalité, un ouvrage collectif, sous la direction de Paul Watzlawick, qui synthétise des décennies d’avancées intellectuelles. Parmi les contributeurs, on trouve : Von Foerster (Docteur en physique), Gabriel Stolzenberg (Docteur en mathématiques), Francisco Varela (Docteur en biologie), quelques uns des scientifiques ayant rejeté l’idée d’une réalité « en soi ».
Les perspectives offertes dans ce livre ont fortement marqué la réflexion contemporaine, et les idées qu’il expose, ainsi que leurs possibles applications, sont venues peu à peu se mettre à la portée d’un public toujours plus large, notamment par l’intermédiaire de mes livres et de ce blog.

CdricVillani04Dans de nombreuses disciplines, l’attitude constructiviste ou constructionniste s’est avérée pertinente et fonctionnelle, et a donc largement été adoptée, que le terme soit ou non cité directement. En pédagogie, l’application du constructivisme dans le milieu scolaire reste marginale, étant donné l’aspect politique de la remise en question qu’il implique, dès lors que l’on parle d’éducation. Dans le cas de la Méthode Lafay, dont l’élaboration n’a subi l’inertie ou les contraintes d’aucun système, les savoirs constructivistes ont pu être utilisés librement et s’avérer très fonctionnels.

Si l’intérêt pratique du constructivisme est indéniable, son épistémologie est néanmoins toujours discutée. L’opposition entre les partisans d’un « univers câblé » et ceux d’un « univers construit » perdure.
Pourquoi? Parce que le débat ne peut être tranché que par un acte de foi. Il nous faut décider d’adhérer à une vision plutôt qu’une autre.
On ne peut rien prouver de manière définitive.
On peut juste constater (en ce qui nous concerne) que les choses se passent mieux pour nous lorsque l’on adopte un point de vue constructiviste, que cela nous libère, nous ouvre des perspectives riches de possibilités. Dans le cas de la musculation, il permet une démocratisation de celle-ci et un entraînement axé sur l’efficience, dans une dynamique globale où la construction du corps est subordonnée à la construction de soi. 

Notons cependant que les scientifiques adoptant la conception d’un réel « ontologique » (qui existe en soi) et qui cherchent donc LA vérité, ne peuvent ignorer la relativisation de leur certitude par le Constructivisme.
Tel est le cas de Cédric Villani, brillant mathématicien de 38 ans, qui a obtenu la Médaille Fields 2010.

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Dans le magazine Sciences et Avenir de septembre 2012 (N°787), il répond à une interview où il nous livre son credo.
Il pense que l’univers est câblé, qu’il existe donc un ordre caché qu’il nous faut découvrir, mais il utilise néanmoins la terminologie du constructivisme et ses valeurs pour en parler. Sa certitude est perçue simultanément comme « croyance », lorsqu’il admet que le débat ne peut être tranché, que la vérité absolue est impossible à déterminer.
Cédric Villani fait partie de ces êtres évolués dont parle Paul Watzlawick dans Les cheveux du Baron de Münchhausen (un livre important). La maturité consistant à pouvoir vivre selon ses vérités sans vouloir les imposer (souvent de force) à ceux dont les vérités sont différentes. Paul Watzlawick écrit que, tant que ce niveau de maturité ne sera pas largement atteint par l’humanité, on verra « fleurir » de loin en loin des camps de redressement, des salles de torture et des crématoires…
Il faut en effet une grande force intellectuelle, et beaucoup de maturité, pour vivre ainsi ses engagements les plus importants avec, à ses côtés ou face à soi, un point de vue relativisant ses propres certitudes.

J’ai mis en gras les passages de sa déclaration qui indiquent un point de vue constructiviste sur l’intime conviction que le constructivisme est erroné. Un paradoxe avec lequel Cédric Villani sait vivre.

« je suis un platonicien, et crois donc que le monde est mathématique. Je parle bien d’une croyance, pour laquelle je n’ai pas d’arguments. Certains de mes collègues sont persuadés que c’est notre cerveau qui invente cette approche permettant de décrire le réel. Le débat ne peut être tranchéMais ces croyances influent sur nos habitudes de travail. Cette question, que l’on considérait comme un peu naïve il n’y a pas si longtemps est maintenant revenue sérieusement sur le tapis. Pour ma part, je suis persuadé qu’il existe un ordre caché que nous devons découvrir. »

Nota : ceci n’est qu’un petit extrait de l’interview de Cédric Villani. Le reste est à lire en se procurant le dernier numéro de Sciences et Avenir.

* ainsi, dans la Méthode, le rapport entre le pratiquant et l’entraînement est envisagé sous un angle « cybernétique » où l’autorégulation doit être double : au niveau strict du rapport individu/entraînement, et au niveau plus large du rapport individu/société (cf Siegfried Schmidt dans Histoires et discours).
Cette autorégulation se fait notamment par l’intermédiaire de la Boucle/Mini boucle et de la compréhension du concept d’efficience (logique de contrôle de l’effort).
Cette autorégulation est à distinguer de la simple régulation telle qu’elle est produite en musculation classique par l’intermédiaire des cycles et des planifications diverses.

6 réflexions sur “Cédric Villani et le Constructivisme

  1. « Le Constructivisme est un mode de pensée qui considère que l’on n’a pas accès à la réalité en soi, mais seulement à des représentations (des constructions). »
    Ceci est un postulat qui définit le champ d’action et en même temps les limites du Constructivisme, c’est en quelque sorte une prophétie auto-realisatrice qui structure inconsciemment la psyché de la personne qui y adhère par la mise en place de taches aveugles, de manière à ce que ce postulat de départ se vérifie.
    Il y a d’autres philosophies qui considèrent elles que l’on peut avoir accès à la Réalité en soi mais leurs modes d’actions pour accéder à cette réalité échappent au Constructivisme car celui-ci ne prendra en compte que les modalités d’accès à cette réalité qui confirmera son postulat de départ.
    C’est le même processus qui est à l’oeuvre dans l’histoire du type qui cherche ses clés sous un lampadaire car c’est le seul endroit ou il peut y voir clair.
    Quant à savoir si l’Univers est « construit »ou « câblé », l’un n’empêche pas l’autre on peut très bien imaginer un Univers câblé en perpetuelle construction. Ce sont les deux faces d’une même pièce, ce sont là des oppositions stérile qui se mettent en place et se perpétue tant que l’on a pas compris que la pensée et le langage sont duel et que donc tout avis tranché implique forcément sa contrepartie, c’est la signification véritable du « taijitu » du Taoïsme qui est malheureusement souvent mal comprise.

  2. Merci Olivier mais tu peux me tutoyer je suis Sébastien Lludrigas-ourliac qui commente de temps en temps sur ta page F.B.
    Je prends ton commentaire comme un compliment d’autant plus que je connais assez peu les travaux de Watzlawick car je n’arrive pas à accrocher à son style littéraire ce que je déplore d’ailleurs.
    Je vais néanmoins acheter le livre de Nardone qui m’a l’air très intéressant…
    Tant que je te tiens merci et félicitations pour la méthode de nutrition, ce livre est en train de changer radicalement mon rapport à l’alimentation!

    • Ok Sébastien.
      Alors sache que le point de vue que tu as présenté a largement été traité dans les ouvrages constructivistes 🙂
      J’ai bien vu que tu ne connaissais Watzlawick que très peu, et que tu n’as jamais lu Heinz Von Foerster, Ernst Von glasersfeld, Siegfried Schmidt, Edgar Morin, Giorgio Nardone et quelques autres auteurs fondamentaux ayant travaillé cette pensée (et en en étant pour certains à l’origine).
      C’est pourquoi tu interviens en étant persuadé que le Constructivisme tel que tu le perçois est limité, ce que tu définirais visiblement comme une lacune.
      Alors qu’en fait, le Constructivisme permet de balayer au plus large le champs des possibles, ce qui ouvre d’autres voies à la pensée et de l’action.
      La mise en abîme, liée entre autres à l’auto-référence, est un des outils du Constructivisme. Et il se l’applique aussi à lui-même 😉

  3. Merci pour ton éclairage Olivier.
    Vu que j’ai fait une formation en PNL et que le constructivisme est à la base de la PNL ça ne m’étonne pas qu’il s’applique à lui même ses propres préceptes car la PNL fait de même en explicitant très clairement que ses présupposé ne sont qu’un modèle du monde parmi tant d’autres ce qui compte c’est « est-ce que c’est efficace dans la vrai vie? »
    Je ne dis pas que le Constructivisme a des « lacunes », je dis juste que ta présentation du Constructivisme ci-dessus contient en elle même la définition de ses limites. En effet quand on considère que l’on a pas accès à la Réalité en soi on ne vas évidemment pas chercher des moyens pour atteindre cette Réalité que l’on exclut par ses présupposés de départ. Ce n’est pas une lacune c’est une limite, une lacune est un trou ou un écueil à l’intérieur d’un système alors qu’une limite est ce qui circonscrit le champ d’action du même système. Tout système a ses limites et c’est normal je ne vois pas en quoi le fait de pointer la limite du Constructivisme tel que definit en introduction de ton texte est un problème.
    Par ailleurs je vais maintenant me pencher de manière approfondie sur le Constructivisme en lisant les auteurs que tu m’a donné car je suis persuadé que cela peut m’apporter énormément, mais je n’en ferais pas pour autant une idole 😉

    • Ton discours a déjà changé depuis ton premier commentaire.
      C’est une preuve « réelle » de l’effet du Constructivisme 😉

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