VOIR SON OPINION MOURIR SOUS SES YEUX

(et continuer malgré tout à lui faire du bouche à bouche tout en brandissant un gros flingue)

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– une opinion n’est pas un savoir –

On peut ne pas être d’accord, face à un interlocuteur plus instruit et pertinent, et se tromper de bonne foi. Si on est de bonne foi, on admettra volontiers, au cours de la discussion (ou après si on a un bel orgueil) que notre opinion est erronée. Se trouver face à un savoir, exposé sous nos yeux, nous conduira à apprendre…

Ceux qui, malgré, ou à cause de, un savoir exposé face à leur opinion, continuent à la seriner, au nom de « c’est que mon avis », ou « c’est ma liberté d’expression », ou « la science n’a pas toujours raison » ne font que chercher à protéger leurs croyances face à des connaissances qui sont trop perturbantes pour leur imaginaire de compensation.

Insister pour maintenir son opinion, face au savoir qui déboule d’un coup dans notre vie, c’est faire preuve d’une grande fragilité.

C’est montrer que l’on n’est pas assez solide pour accepter d’être perturbé dans ses croyances. C’est prouver ainsi son incapacité à prendre du recul et à savoir rire de soi, de ses erreurs…

Celui qui n’arrive plus à imposer son opinion, qui ne sait argumenter, face à des personnes qui, elles, débattent, argumentent et s’appuient sur des sources en les liant, se retire souvent en invoquant le « dialogue de sourds ».
C’est un paradoxe amusant : comme il ne se sent plus dominant, il en vient à accuser les autres de ne pas se soumettre à son opinion. Il n’écoute pas mais accuse ceux qui présentent une argumentation dérangeante d’être fermés et intolérants.

Plus on est nourri d’opinions, et non de savoirs, et de savoirs sur les savoirs, plus on est fragile. Car nos propos ne reposent sur RIEN (que des croyances souvent répétées). Tant que personne ne s’oppose à nous avec une argumentation sourcée, savante, on avance dans la vie sans appuis solides, mais on est assez sûr de soi.
Le jour où l’opposition est ferme et bien construite, alors c’est l’écroulement, car que va-t-il rester si l’on abandonne ses croyances? La peur est immense de s’être trompé toute la vie. Et de devoir beaucoup apprendre pour continuer à vivre et se donner un nouveau sens.

C’est pourquoi on voit tant de gens devenir franchement stupides quand on argumente et présente des savoirs face à leurs opinions. Voire devenir franchement agressifs, insultants, fous…

Certains vouent même une haine mortelle, irréductible, à ceux qui ont osé perturber le confort de leur petites opinions impensées. Et ils se lancent dans une guerre qui peut durer des années (surtout sur le net, où l’attaque à distance est bien pratique pour les lâches de tout poil).

Voir son opinion mourir, c’est, quand on est fragile, se voir soi-même mourir, car celui qui n’est fait que d’opinions se désagrège en même temps qu’elles…
Celui qui ne se résume pas à ses opinions, qui cherche constamment à progresser, à apprendre, ne court pas le même danger. Et il accepte plus facilement le débat. Et il accepte de perdre, cherchant à croître à partir de ses erreurs, des ses manques.

L’humain progresse par la transgression. Il est résolument transgressif.
C’est par la transgression des consensus, des paradigmes, des opinions, des croyances, des savoirs établis que l’humanité a progressé.

Toute idée que l’on pense posséder doit pouvoir être pensée, repensée. Il s’agit d’être transgressif tout d’abord vis à vis de soi, de ses présupposés, il s’agit de savoir décaler sa pensée, de l’exiger intérieurement.
Etre incapable de le faire signe une grande fragilité émotionnelle, C’est la preuve d’un profond sentiment d’insécurité, qui remonte à l’enfance, bien souvent, et aux relations avec la mère.

Une opinion doit pouvoir être remplacée par un savoir, et un savoir doit pouvoir être relativisé, remplacé ou élargi par d’autres savoirs.

Vouloir absolument protéger ses croyances (même un savoir impensé devient une opinion qui nous possède et donc une croyance) conduit à des opérations actives de guerre, ou guérilla (pour les plus faibles mentalement).

Etre capable de se remettre en question, être émotionnellement solide, conduira à la remise en question permanente et à la culture du débat argumenté.
Très peu de gens en sont capables, vu que nous vivons dans un monde de traumatisés permanents, où l’on doit toujours être plus dominant que son voisin, même si on a absolument tort.
Seul compte le paraître, la dominance acquise par la soumission des autres… Le fond ne compte guère, bien souvent. Ce qui compte, c’est moins la vérité, le talent, que la capacité à détruire, à être pire que son semblable, pour le démolir et prendre sa place, ses possessions, son statut, sa femme.

Dans ces conditions, c’est pas étonnant que chacun se raccroche bêtement à ses opinions et croyances, à ses savoirs impensés, afin de se montrer en vainqueur, en dominant et ne pas « perdre la face » dans cet immense théâtre narcissique, ce jeu de dupes où tout le monde finit alors par perdre, sous la poussée des égos insurmontés, et insurmontables, de soi et des autres.

Pas étonnant de voir des gens continuer à faire du bouche à bouche à leur opinion décédée, armés d’un gros flingue pour massacrer tous ceux qui pourraient s’approcher.

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Olivier Lafay

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Sculpture de Joan Fontbernat Paituví.

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Pour compléter…
« Plus un apprentissage a été difficile, malaisé, douloureux ou même humiliant, moins l’individu est prêt à remettre en cause la valeur de ce qui lui a été enseigné. Cela signifierait en effet qu’il a investi et souffert pour rien. »
(Gregory Bateson)

La suite ici : https://olivier-lafay.com/…/12/08/apprentissage-et-souffra…/

 

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