Le texte de Sanguine

L’Éden est dans la ville! Olivier Lafay en répand la bonne nouvelle sur la couverture de son livre jaune qui en aveugle déjà plusieurs avant même d’être relié pour de bon. Les premiers réflexes de l’anxieux bouffeur d’ouvrages nutritionnels battent en retraite, juste avant de laisser place, pour les plus téméraires d’entre eux, à une agréable stimulation venue d’aussi loin que l’inconscient judéo-chrétien (autant dire d’avant notre ère). Lafay se sera cette fois abstenu de solliciter ses très proches illustrateurs et trice. Plutôt: il sera allé vaillamment déterrer une morte du fond de l’histoire de l’art des folles années du siècle passé. Tamara de Lempicka (pas folle du tout) imprime avec lui sur cette couverture l’invitation délicieusement subversive à reconsidérer le fruit de l’arbre de la connaissance, le fruit défendu en chœur par des générations de prédicateurs désincarnés, ce fruit couleur de peau dans sa représentation par Lempicka.
La peau, tout à l’honneur dans ce tableau, semble tellement à sa place sur la couverture d’une «Méthode de Nutrition», élaborée qui plus est par l’auteur d’une solide «Méthode de musculation» ; n’est-ce pas l’organe le plus étendu, le plus sensible reflet de ce que nous absorbons, le théâtre des plaisirs les plus simples — la langue est peau, le sexe est peau.

À l’heure d’une certaine suprématie de l’aliment sur l’individu, de tels choix éditoriaux laissent entrevoir le chemin d’une saine émancipation, où ne seront pas d’abord listées les nourritures par ordre satanique de la plus vilaine à la plus vertueuse, mais où le lecteur (la personne, le corps) sera avant tout amené à exercer son propre pouvoir d’action «au service de ses projets», aussi singuliers soient-ils. À ce titre, Olivier Lafay à travers Tamara de Lempicka suggère que l’alimentation est une affaire intime, mais sûrement pas solitaire: fini! terminé! ces repas où l’on s’isole, comme puni, presque honteux de devoir manger autrement.
Le tableau défie la fable avec panache en dépeignant l’instant précédent l’acte: ici, ni l’un ni l’autre n’a encore croqué, mais les regards entendus convergent vers le même objet de convoitise, promesse d’un plaisir partagé : Ève flageole, Adam s’en ressaisit… mise en appétit ou préliminaires alanguis? Leur ondulation respective renvoie, espiègle, à une relecture du sous-titre, laissant par-là entendre que l’équilibre n’est sans doute pas celui que l’on croit et que la connaissance fait bien envie, malgré l’absence de serpent dans nos Édens urbains!

 

Une jolie photo de l’auteure de ce texte :

sanguine01

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